Qui seront « les grands éditeurs » du XXIe siècle ?

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Aujourd’hui, il est difficile de trouver des éditeurs comme ceux-là. Ce n’est pas pour des raisons génétiques, c’est le progrès de l’industrie qui ne le permet pas. Un éditeur est aujourd’hui en charge d’une demi-douzaine de livres ou plus chaque mois. Quand un auteur dit « mon éditeur ne répond pas à mes mails », il ne fait que montrer une dure réalité : l’éditeur n’a pas le temps de le faire.

« Je pense que beaucoup d’éditeurs aujourd’hui ne lisent pas. Ils sont tellement plongés dans la lecture… le livre rapporte, qu’ils ne lisent plus pour le plaisir. Ce ne sont plus des lecteurs passionnés. Et 80% ou 90% des livres qu’ils publient disparaîtront l’année prochaine » Michael Krüger, éditeur d’un énorme prestige littéraire, directeur de Hansel Verlag, également écrivain.

“Je crois”, déclare José Manuel Lara Bosch, qui était président du groupe Planeta jusqu’à sa mort récente, “que des générations d’éditeurs comme celle qui s’est produite à Madrid dans les années 1950 ou 1960 ont peu de chances de se reproduire, surtout dans le domaine des livres, de l’enseignement, et à Barcelone avec le livre littéraire dans les années quarante et cinquante, une génération vraiment spectaculaire », dans Conversations avec des éditeurs, Siruela.

Inge Feltrinelli pense la même chose : « Les grands personnages de l’édition, Rowolth, Gallimard… n’existeront plus. C’était un tout autre système : il n’y avait pas d’agents littéraires, beaucoup moins était produit, l’éditeur était le protagoniste. Ces éditeurs aux grandes personnalités, qui traitaient leurs écrivains comme des fils, ne sont plus. Tout cela ne reviendra jamais. Les éditeurs d’aujourd’hui ne connaissent personne, ils viennent tous de grandes industries. Maintenant, tout est devenu extrêmement marchandisé. C’est du marketing culturel.” Entretien avec El País, 19 décembre 2006

J’insiste, je refuse de penser que tout cela est ainsi. J’ai connu et connais des éditeurs actifs qui travaillent avec l’auteur sur un manuscrit pendant des mois, en prenant soin de lui, en faisant des suggestions. Les auteurs les plus prestigieux sont généralement ceux qui le reconnaissent le plus, comme on peut le lire dans les remerciements des livres. Des éditeurs engagés, méticuleux, capables même de passer outre certains règlements de leur entreprise pour aider un auteur. Parmi eux et ils sortiront sûrement les grands éditeurs du XXIe siècle.

Le système industriel et commercial du livre est très dur. « La surproduction est une stratégie délibérée », dit Pierre Jourde dans Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs, Trama 2004. Les livres durent à peine un ou deux mois en librairie.

Bien que je connaisse cette stratégie éditoriale, il m’a été pénible de lire le commentaire d’un éditeur aussi respectable que Jaime Salinas, dans le livre des conversations avec Juan Cruz :

“Je me suis inspiré de ce que Rowohlt a essayé de m’enseigner, si vous publiez douze livres par an, essayez d’en faire fonctionner deux et ne vous inquiétez pas pour les dix autres.”

L’une des relations les plus impressionnantes entre éditeur et auteur – en raison du poids intellectuel de ses protagonistes – est celle d’Unseld avec Thomas Bernhard, publiée par la rédaction de Cómplices en 2012. « La correspondance, composée de plus de 500 lettres, fait un contribution importante afin de raviver cette relation particulière éditeur-auteur dans toutes ses phases.

Cependant, essayer de comprendre les motivations des deux correspondants nécessite plus de matière. Car la correspondance s’arrête toujours lorsque les divergences d’opinion semblent insurmontables : avant d’aboutir à une rupture, les deux se rencontrent… Tous deux attribuent à l’échange verbal de plus grandes qualités de compréhension qu’à l’écrit »

« Je n’en peux plus… » lui écrit Unseld de façon désespérée, après près d’un quart de siècle de confrontation avec son auteur alors proche de la mort. Il répond : “Eh bien, efface-moi de ta mémoire et de ton éditeur…”