Conférence 2016 d'Agnès Desarthe

Absente de la journée professionnelle "Le dialogue des cultures à travers la traduction", qui a eu lieu le 9 juin 2016 à Narbonne, Agnès Desarthe a transmis le texte de sa conférence inaugurale. Santiago Artozqui, traducteur et président d'ATLAS, a lu ce texte.

"Bonjour.

Je ne suis pas Agnès Desarthe.

Je m’appelle Santiago Artozqui.

Agnès Desarthe, qui devrait être face à vous pour la conférence inaugurale de cette journée de réflexion, n’a pas pu venir, à cause des grèves de train, à cause d’obligations radiophoniques, à cause d’une douleur persistante à la hanche qui l’empêche de sauter d’un moyen de transport à l’autre comme un cabri.

Bref, elle n’est pas là et j’y suis.

Je vais être sa voix. Je vais lentement devenir elle. Me dépouiller de ma couleur de peau, de mon sexe (pas le plus difficile, bizarrement), de la couleur de mes yeux, prendre un peu de poids sans doute et quelques années. On croirait un film de Cronenberg, un film d’horreur, mais n’ayez pas peur. Vous allez voir, c’est beaucoup plus immédiat et indolore qu’il y paraît, car nous, les traducteurs, on fait ça tous les jours, devenir un autre, se substituer à lui ou plutôt le laisser se substituer à nous, le laisser nous hanter, nous habiter, accueillir sa voix, qu’il ou elle soit homme ou femme, blanc, noir, vert ou rouge. Quand ça marche, c’est un tour de magie. Le lecteur oublie que nous sommes deux, deux à écrire, deux voix qui se superposent. Le lecteur l’oublie car, quand le travail est bien fait, cela ne se voit pas, il n’y a qu’une écriture, il n’y a qu’une voix.

Quand j’ai lu l’intitulé de cette journée, j’ai tout de suite pensé à mes grands-mères.

(Vous voyez, ça marche, je suis devenu Agnès Desarthe pendant le paragraphe précédent, à partir de maintenant, c’est elle qui parle par ma bouche. Nous pratiquons la ventriloquie à distance).

J’ai donc pensé à mes grand-mères, Bouba et Tsila. Et là vous vous dites « pas banals ces noms. On est en plein dedans, dans le dialogue des cultures. Mais quid de la traduction ? »

Ma grand-mère Bouba est née en Libye il y a très longtemps. Elle est morte à Paris en 1982, vingt ans après son arrivée en France, sans parler un mot de français. Je l’ai toujours connue s’exprimant dans un dialecte Judéo-arabe, un idiome guttural, pauvre en vocabulaire. L’indigence lexicale obligeait les locuteurs à accueillir des mots étrangers. Par exemple, pour parler de  quelque chose qui n’était pas cher, Bouba disait « zoz ouash ». Zoz signifie 2 en arabe, mais « ouash », qu’est-ce que ça veut dire ? Y a-t-il un arabisant dans la salle ?

Ce n’est que très tardivement, devenu adulte en fait, que mon père, parfaitement bilingue lui, a compris, en interrogeant ses frères aînés, ce que signifiait cet olni (objet linguistique non identifié). Bouba, durant la seconde guerre mondiale faisait toutes sortes de petits boulots pour élever ses huit enfants (mais peut-être étaient-ils sept, les enfants mourraient beaucoup à l’époque). Elle était veuve et gagnait mal sa vie en lavant les chemises des soldats américains. Un Ouash (O-U-A-S-H), c’était un fait un Wash (W-A-S-H), un lavage, ou plutôt le prix dérisoire qu’on la payait pour une lessive d’où le « zoz ouash » pour dire « une misère ».

Que fais-je quand je traduis zoz ouash par misère ?

Parlons maintenant de Tsila, mon autre grand-mère, la mère de ma mère. Elle aussi est née il y a très longtemps, je ne sais plus trop où, disons quelque part du côté de Kiev. Elle est morte en 1994. Elle parlait un français joliment accentué, métissée par le Yiddish, mais, enfant, je pensais que c’était par le russe, une langue qu’elle parlait aussi. Le charme venait de sa façon de prononcer les « u » qui se transformaient systématiquement en « i » . Une bûche devenait une biche. Je n’ose imaginer ce qu’aurait donné un « uluberlu ». Cela nous faisait beaucoup rire, nous, les enfants, nous qui étions entourés d’adultes parlant des langues étrangères.

Ma grand-mère était une excellente pâtissière, elle se passionnait pour l’échange de recettes et je me souviens d’elle avec ses amies discutant autour d’une tasse de thé : cela donnait quelque chose comme (bon courage Santiago) : nie biouliet da niejou khardonie piechou nadarnoï patachou. Pardon pour les russophones, ceci n’est pas du russe, mais du yaourt. Vous remarquez cependant la présence de patachou en fin de phrase, qui pourrait passer pour un verbe russe comme un autre, un verbe du premier groupe : infinitif en « at » et première personne du singulier en « ou », comme par exemple le verbe écrire « Pissat » et qui donne « Ia pichou » (j’écris). Patachou pourrait ainsi être la première personne du verbe patachat. Mais non, patachou, c’était pâte à choux, cette invention culinaire française pour laquelle même une pâtissière de génie, par le fait qu’elle était russo-yid, n’avait pas de mot.

Que devient « patachou » s’il l’on traduit la « phrase » de ma grand-mère en anglais (par exemple) ? « puff pastry ». Le problème c’est que puff pastry ne pourra jamais passer pour un verbe russe à la première personne du singulier, comme le faisait si bien patachou, ce syntagme français  habilement déguisé en verbe russe.

Peut-être vous demandez-vous pourquoi je commence par des exemples si tordus, si marginaux, alors qu’il serait tellement plus simple de vous parler des romans concernant le baseball et des adaptations que cela nécessite, ou encore de la merveilleuse sensation de savoir parler chinois que l’on éprouve parfois quand on lit un beau roman écrit en mandarin et magnifiquement traduit (par Sylvie Gentil, par exemple).

Pourquoi ne pas commencer par dire : « Oui, le dialogue des cultures est favorisé par la traduction, c’est même à ça qu’elle sert. Sans elle, point de dialogue, sans la traduction autarcie et solipsisme, enfermement sur soi et absence à l’autre. » Oui, pourquoi ne pas faire ainsi ?

Parce que la traduction est la science la plus molle qui soit, la plus subjective et que je ne me sens pas de vous parler d’elle sans vous dire d’où je viens, d’où vient ma passion pour elle. J’ai grandi dans la traduction, mais j’ai aussi grandi dans un dialogue impossible entre les cultures, dans une cacophonie pas possible. Mes deux grand-mères qui se croisaient parfois n’ont jamais pu se parler (et pas seulement faute d’interprète).

Fin de l’épisode autobiographique. Plongée dans la théorie.

Attention, prenez une grande inspiration, on va aller nager chez George Steiner.

Je cite dans Poésie de la pensée chez Gallimard à la page 48 :

« De quels tumultes, de quelles célébrations, mais aussi de quels revers de la conscience a dû s’accompagner le constat réellement mystérieux que le langage peut tout dire,  sans jamais épuiser l’intégrité existentielle de son référent ? Quand Beckett nous invite à rater, à « rater encore », mais à « rater mieux », il repère la synapse à laquelle s’engrènent pensée et poésie, doxa et littérature. « C’est le départ qui est difficile. »

Dans ce paragraphe, Steiner ne parle pas de traduction. Il parle du langage en général, mais si l’on considère que le langage est une forme de traduction des percepts (et de tout un tas d’autres trucs) alors ça colle. Et puis de toute façon, moi, quand j’ai lu ces phrases, j’ai tout de suite trouvé que ça parlait de traduction. « rater encore », « rater mieux », c’est exactement ce qu’on fait quand on traduit. « C’est le départ qui est difficile », là aussi je me retrouve, dans cet exil linguistique, quitter l’anglais pour atterrir dans le français, se détacher du texte d’origine, s’éloigner. C’est vrai que c’est difficile. Quant à l’épuisement de l’intégrité existentielle du référent, c’est tout à fait cela, le cœur de l’affaire, un des noyaux sur lesquels le traducteur se casse les dents.

Je vais vous donner un exemple, parce que la théorie, c’est bien joli, mais sans images, on n’y comprend rien.

Alors voilà, c’est Bernard Hoepffner (traducteur anglais-français dans les deux sens) qui parle à Agnès Desarthe. Il lui demande :

- C’est quoi, selon toi, le mot le plus difficile à traduire de l’anglais vers le français.

Agnès se gratte le menton, la tête, elle cherche, puis propose :

- Longing ?

Bernard secoue la tête.

- Buoyant ?

Bernard s’esclaffe.

A chaque proposition, c’est non.

- Je donne ma langue au chat, finit par dire Desarthe.

- C’est table (prononcer teïbl, avec l’accent anglais, donc) ! s’exclame Bernard d’un ton triomphal.

- Tu te fiches de moi, Teïbl, c’est table, c’est facile, ça s’écrit pareil, c’est sans mystère.

- Mais non, ma jolie (Bernard est très flatteur avec les femmes). Teïbl, c’est en acajou, c’est rond, ça a un pied unique et central et c’est recouvert d’une nappe qui tombe jusqu’au sol. Alors que table, c’est en pin, c’est carré, ça a quatre pieds et c’est recouvert d’une nappe qui ressemble à une minijupe pour meuble.

Fin du dialogue, fin de l’exemple, commentaire :

C’est plus ou moins ce que voulait dire Walter Benjamin quand il expliquait que traduire Brodt par Pain est une erreur - même si ces deux termes semblent se correspondre parfaitement, même si l’on ne trouvera jamais mieux - parce que Brodt c’est carré, légèrement humide et noir, alors que Pain est blond dehors, blanc à l’intérieur et croustillant.

On n’est pas sorti de l’auberge. On n’est même pas sorti de la cuisine, à vrai dire.

La traduction peine à transmettre l’intégrité du référent. Elle permet le passage d’une langue à l’autre, mais pas d’une culture à l’autre. Le dialogue entre les cultures serait-il alors, malgré la traduction, voire à cause d’elle, un dialogue de sourds ?

Allons voir du côté des poètes. Ces gens-là trouvent bien souvent des solutions là où la langue défaille. Je pense à Marina Tsvetaeva et à la magnifique lettre qu’elle adressa à André Gide pour le convaincre de publier sa traduction des poèmes de Pouchkine en français. Dans son exposé, reproduit au sein du très beau livre que lui consacre Tzvetan Todorov intitulé Vivre dans le feu, Tsvetaeva plaide pour un écart salutaire.

Elle cite une strophe dans laquelle au mot olive elle substitue celui d’orange.

Tu me disais : demain mon ange,

Là-bas , au bout de l’horizon,

Sous l’oranger chargé d’oranges

Nos cœurs et lèvres se joindront.

Et elle explique :

« Pouchkine parle d’oliviers, ce qui, pour un nordique signifie Grèce et Italie. Mais moi qui écris en français, pour des français, dois compter avec la France, pour laquelle l’olivier est Provence (voire Mireille !) Que veux-je ? Donner l’image du Midi, d’un midi lointain, d’un midi étranger. Donc, je dirai oranger et orange. (…) Encore un détail : l’oranger, comme le citronnier, n’existe pas en russe en un seul mot : on dit l’arbre oranger, l’arbre citronnier. (…) Donc Pouchkine n’a pas eu le choix et a pris le mot étranger « Olivier » qu’il a transformé en russe « Oliva ». Si l’oranger avait existé, il aurait sûrement pris l’oranger. »

C’est un pari audacieux que fait la poétesse. Plutôt que de « rater mieux », elle choisit de réussir. Sachez que Gide refusa de la publier, comme il refusa de publier Proust. Quel flair il avait, ce type, tout de même…

Passons.

La difficulté du dialogue réside donc en partie dans la difficulté du départ, « c’est le départ qui est difficile », disait Beckett.

Mais comme nous allons le voir, l’arrivée n’est pas beaucoup plus aisée.

Je pense à ce qui se passe quand un concept se heurte à des préconceptions ou à des préjugés dans la langue d’arrivée. C’est de l’histoire ancienne me direz-vous car je vais piocher dans l’ancien testament, chez Homère et chez Aristote, mais je vous assure que le genre de malentendus que je vais vous dévoiler persistent et qu’ils sont aussi bien liés à l’inconscient collectif d’un peuple qu’à l’inconscient privé du traducteur.

Dans le Cantique des cantique, la jeune fille déclare dans nombre de traductions françaises faites à partir de la traduction latine : « Je suis noire, mais je suis belle. » Le latin a choisi de traduire le « vav », conjonction de coordination hébreue pas forcément oppositive, par un « sed » qui lui est univoquement adversatif. Autrement dit, pour les latins, être noir(e) est un défaut. La traduction est le miroir d’une pensée, d’une façon de voir le monde.

Chez Homère (Chant 1 de l’Odyssée, vers de 251 à 257) lorsque Télémaque évoque son père disparu il utilise le terme apotmotatos, adjectif formé à partir du a privatif et de potmos (destin). En anglais, cela a été traduit par « unknown death and silence are the fate of him », autrement dit, il est ici question d’une mort incertaine, d’une mort inconnue. En français, Télémaque parle d’Ulysse en disant qu’il est infortuné. Or ce qui fait clairement souffrir le fils, ce n’est pas que son père ait été malheureux, c’est de ne pas même savoir si son père est mort, et si oui, où, et quand c’est arrivé, ainsi que l’expriment les vers précédents dans lesquels Télémaque regrette de ne pas être le fils d’un homme qui serait « mort dans ses domaines ».

Chez Aristote (Physique, livre IV), la même phrase donne en anglais : “The theory that the void exists involves the existence of place: for one would define void as place bereft of body. The consideration then would lead us to suppose that place is something distinct from bodies, and that every sensible body is in place » Ce qui, retraduit en français donnerait quelque chose comme : « La théorie selon laquelle le vide existe implique l’existence d’un lieu : car on peut définir le vide comme un endroit dénué de corps. Cette considération nous mène alors à supposer que le lieu est distinct des corps et que chaque corps sensible est en un lieu » Dans la totalité des traductions françaises à ce jour, on trouve : « De plus, si le vide, quand on en admet l’existence, est quelque chose comme l’espace privé de corps, on peut se demander dans quelle direction sera porté le corps qu’on y suppose placé. »

Vous êtes perdus ?

Moi aussi.

Et en plus, je ne parle pas grec.

Mais on voit bien que la version anglaise est pragmatique, presque empirique quand la version française est conceptuelle, autrement dit obscure.

Ainsi traduirait-on dans une langue, comme on pense dans cette langue. Le dialogue aurait donc lieu, ce dialogue entre les cultures que les traducteurs appellent de leurs vœux, mais ce serait l’occasion d’une joute idéologique, d’un affrontement métaphysique.

Avançons encore dans la discordance et retournons à mes grand-mères, si vous le voulez bien.

La langue n’est pas que le fruit de la pensée, elle est aussi le résultat d’une histoire. Et l’histoire des langues est bien souvent l’histoire d’un métissage. De la même façon que le ouash de ma grand-mère Bouba est compliqué à exporter vers le français, le patachou de ma grand-mère Tsila serait délicat à importer en anglais. Moi qui traduis beaucoup de littérature américaine, je suis bien en peine, ou bien en panne, lorsque je tombe sur un mot yiddish, comme Khoutspa (le culot) ou shmock (un nase), devenus des vocables parfaitement courants dans cet anglais d’outre atlantique, qui est plus souvent d’ailleurs du New yorkais que de l’américain à proprement parler.

Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec mes considérations, qui pour certains d’entre vous s’apparentent peut-être à un minutieux coupage de cheveux en huit.

Mon propos était d’ouvrir la journée. Ma mission était de proposer des pistes et de clarifier le propos.

Je suis consciente d’avoir davantage contribué à précipiter vos esprits dans le chaos, mais c’est plus honnête ainsi, car le dialogue c’est souvent la dispute et presque toujours le malentendu et que la traduction, ma foi, c’est vraiment le bordel.

Il ne me reste qu’à rendre à Santiago ce qui est à Artozqui. Agnès Desarthe sors de ce corps, veux-tu, remercie tes patients auditeurs avant de disparaître et bénis ton ami qui a bien voulu se prêter au jeu de l’incarnation.

Bonne journée."

Agnès Desarthe, lue par Santiago Artozqui, le 9 juin 2016 à Narbonne.

 

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