Petit feuilleton Littérature de chambre / épisode #2

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Deuxième épisode : texte de Nicolas Rouillé
L'auteur est intervenu au lycée du Couserans à Saint-Girons, dans une classe de première L.
 

Mars 2017

- Autre chose pour l’AG ? je demande en balayant du regard les dix-sept élèves de cette classe de première L du lycée de Saint-Girons, en Ariège.

- Ouais, répond Élodie Sentenac, leur prof de français : on va bientôt reprendre les entraînements de self-défense. Alors ceux qui sont intéressés…

- Et celles, j'interviens.

- Quoi ?

- Et celles. Des filles peuvent être intéressées.

- Ouais ben tous ceux qui sont partants.

- Et partantes, je rajoute.

- Putain c’est bon ! lâche Élodie. Tu vas pas me reprendre à chaque mot ! Moi perso je trouve ça hyper relou c’te mode de tout féminiser, les il ou elle machin machine.

- Oh mon pauvre, c’est vrai que c’est relou les femmes, je rétorque : un seul homme, cinquante femmes, c’est pas grave, tout au masculin !

Élodie s'énerve pour de bon :

- Putain c’est pas ma faute moi si on parle comme ça, c’est pas moi qu’ai inventé le français !

Toute la classe éclate de rire, Élodie et moi compris ! Son idée d'inverser les rôles féminin et masculin (et surtout féministe / macho) pour cette lecture en duo d'un extrait du Samovar, mon roman sur les squats, est excellente ! Nous nous amusons beaucoup ; la classe aussi visiblement. Ainsi se termine notre petit interlude lecture, passons à présent au cœur de la discussion : comment s'adresser à un collectif très majoritairement féminin ? Depuis la première séance, début janvier, cela me pose problème lorsque je m'entends dire : « ceux qui ont fini », par exemple. Parfois je force un « celles et ceux », difficile à tenir sur la durée, et quand je demande : « quelqu'un veut lire ? », vu qu'Alexis ne dit rien, Tom se dévoue et lève la main.

- Au final c'est toujours Tom qui lit ! je conclus, ce qui fait à nouveau rire la classe.

Allons-nous obéir à cette règle que dénonce Kat en se moquant de Tof (les deux protagonistes de notre lecture), et dire nous aussi : trois garçons, seize filles, c’est pas grave, tout au masculin ? Le thème de cet atelier étant « une chambre à soi : à elle, à lui », il me semble que nous ne pouvons nous en tenir à ce soi-disant ordre naturel des choses. D'autant plus, je le rappelle à la classe, qu'il n'en a pas été toujours ainsi. À une époque, il n'était pas incorrect d'écrire : trois garçons et seize filles sont présentes à cet atelier d'écriture. Jusqu'à ce que l'Abbé Bouhours décrète : « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte » !

- Alors voilà ma proposition : lorsqu'on parle du groupe, on pourrait tout mettre au féminin !  Qu'en pensez-vous ?

Alexis prend la parole en premier :

- La règle habituelle ne peut pas s'appliquer ici tant c'est déséquilibré. Moi ça ne me gêne pas ! D'ailleurs, vous pouvez m'appeler la Reine si vous voulez !

Je me tourne alors vers Tom, qui gonfle les joues et fait pffff ! en haussant les épaules. La partie est donc gagnée côté hommes, voyons côté femmes.

- On fait ça pour pas qu'il y ait de discrimination, c'est un peu dérangeant quand même ! rétorque Camille (ou peut-être Anaïs).

- Dans l'autre sens ça dérange pas : c'est comme ça c'est tout ! lui fait remarquer Charlène (ou bien Stella ?)

- Il faudrait qu'il y ait un neutre pour désigner les hommes et les femmes sans distinction. Différents, mais sur un même pied d'égalité.

Intéressante proposition, de qui, je ne sais pas, la discussion est si animée que je n'ai pas le temps de noter le prénom : une autre a déjà pris la parole.

- Ouais mais dans notre tête, on n'a pas de neutre : on n'y peut rien, on a envie de savoir !

(Justine ? Clémence S ?)

- À la journée d'appel, la caporale nous a dit que l'armée c'est le seul endroit où les femmes sont égales aux hommes. (Il me semble bien que c'est Julia). Par contre, dans les forces spéciales il n'y a pas de femmes, et là elle nous a dit que c'était normal parce qu'on n'avait pas les mêmes capacités !

- En sport, fait remarquer Marine, Clémence T ou peut être Jeanne, les filles sont notées plus durement sur la souplesse et les garçons sur l'endurance !

- Moi au collège, je faisais du foot, j'étais la seule avec les garçons !

(Jahwina ? Morgane ?)

Décidément, me dis-je, abbé, caporale, prof de sport, les arguments diffèrent mais tous ont à cœur de légitimer les différences entres sexes, et Virginia Woolf, qui se voyait à son époque interdire en tant que femme l'accès à la bibliothèque et aux pelouse de l'Université, aurait aimé, j'en suis sûr, la tournure que prend notre petite discussion ; quant à moi, l'évocation de Virginia me fait penser à Mrs Dalloway anxieuse durant toute sa longue journée, de ne pas être prête pour sa réception. Notre lieu à nous, ce texte collectif inspiré du Samovar et écrit façon Virginia Woolf, l'objectif final de cet atelier, sera-t-il prêt à temps ? Ne serait-il pas temps de clore cette discussion, de taper dans les mains en annonçant : c'est fini, retournez à vos squats, à vos cabanes, à vos sleepings, et surtout à vos stylos, mais on ne les arrête plus : le genre est un ressenti – Leïla ou peut-être Padmé ? –, les jouets de plus en plus genrés, etc. Que va-t-il émerger de ce vaste brouillon, ce grand texte où nous mêlons nos écritures ? Un tout cohérent, je ne sais pas, mais un lieu à nous, j'en suis certain, un espace de liberté où l'écriture permet de saisir l'instant et de plonger dans les souvenirs, d'utiliser des personnages pour parler de soi et des lieux pour évoquer ses envies. Oui, Virginia qui appelait à dépasser les genres aurait sûrement aimé être des nôtres, et avec dix-sept filles et trois garçons, nous aurions été encore plus fortes ! (et moi encore plus empatouillé dans tous ces prénoms !)

 

> Prochain épisode le jeudi 15 juin...

Retrouvez l'épisode précédent du 1er juin avec le texte de Jacques-Olivier Durand.

A découvrir sur les ondes également...

En partenariat avec l'ARRA Occitanie

Le reportage réalisé au lycée du Couserans à Saint-Girons :

L'épisode de Nicolas Rouillé :

 

L'opération

En 2017, nous avons fêté la 10ème édition d'Auteurs au lycée !
 
Dix auteurs sont intervenus dans dix classes de lycées de l'Occitanie pour animer tout au long de l'année scolaire des ateliers d'écriture autour d'un thème commun. Cette année, la question de l'égalité des sexes a été abordée à travers l'oeuvre de Virginia Woolf. Les lycéens ont écrit sur le thème "Une chambre à soi : à elle, à lui"
Vous pouvez retrouver les textes des élèves sur le site www.auteursaulyceeetcollege.fr.
 
Pour fêter la 10ème édition, LR livre et lecture s'est associé à l'Assemblée Générale des Radios Associatives (ARRA) d'Occitanie pour enregistrer six textes inédits d'auteurs ayant participé à l'opération.
Les auteurs ayant écrit un texte pour la radio sont Florence AubryJacques-Olivier DurandLouise DesbrussesJuliette MézencNicolas Rouillé et Laurence Schaack.
Cette série de documents sonores est diffusée par les 70 radios régionales entre le 5 juin et le 10 juillet 2017. 
 
Chaque jeudi, du 1er juin au 6 juillet, retrouvez le texte d'un des auteurs !

Partenaires

Auteurs au lycée est une opération pilotée par Languedoc-Roussillon livre et lecture, accompagnée du Centre Régional des Lettres Midi-Pyrénées.
Elle est soutenue par la Région Occitanie et le Conseil départemental de l'Aude, en partenariat avec la DRAC Occitanie, les Rectorats des Académies de Montpellier et de Toulouse, la Ville de Montpellier et la Métropole Montpellier Méditerranée dans le cadre de la Comédie du livre.
Cette année, l'opération a été réalisée en partenariat avec l'Assemblée Régionale des Radios Associatives (ARRA).
 
 
 
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