Petit feuilleton Littérature de chambre / épisode #6

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Sixième et dernier épisode : texte de Juliette Mézenc
L'autrice est intervenue au lycée Joliot-Curie de Sète, dans une classe de Terminale CAP Mécanique, Véhicules, Auto.
 

Février 2017

Prendre le temps des questions, des étonnements, prendre le temps de perdre son temps, « j'ai besoin d'avoir du temps pour faire rien » m'a dit Solal un jour, et je me suis demandée si c'était le propre de ceux qui créent. Ce que je sais : créer exige ces temps de faire rien, ces temps où rien n'advient, tout se prépare. C'est vrai dans l'atelier dit « personnel » de l'écrivain, c'est vrai aussi en atelier collectif.

Je ne sais pas écrire sans ménager ces temps entre, plus ou moins longs, sans ce travail souterrain pendant lequel le texte est au repos, juste être attentif à ce qui vient, comme naturellement, et là : c'est le caméléon qui fait irruption avec sa langue télescopique, une langue qui sort d'un animal immobile, quasi minéral, à la vitesse de six mètres par seconde, une prouesse qui tient au stockage d'énergie élastique et au phénomène d'adhésion visqueuse. Des chercheurs néerlandais ont en effet suggéré que la langue du caméléon se comporte comme une catapulte, où l'énergie est progressivement stockée avant d'être rapidement libérée. L'écrivain a quelque chose à voir avec le caméléon, faut croire.

Oui, c'est beau, perdre son temps, dans son propre atelier mais aussi en atelier collectif, ne pas trop presser les choses, laisser des temps de flottement, de rêveries, laissez-venir… C'est beau.
Alors pourquoi, lors du dernier atelier au lycée Joliot-Curie à Sète, pourquoi ai-je été aussi pressée ?
Il faut dire qu'au départ je comptais un peu sur le temps entre, justement, le temps entre deux ateliers. J'avais imaginé que leur professeure pourrait faire avec eux le travail de recherche nécessaire à l'écriture de visites guidées de « chambres » d'écrivaines, comme je l'avais fait pour Elles en chambre, j'avais imaginé que ce travail les accompagnerait entre deux séances, que ce serait des temps de repos pour l'écriture sans pour autant qu'ils en oublient complètement le travail en cours. Mais leur professeure étant en congé maladie, sans remplaçant pour l'instant, il a fallu que j'intègre ces temps de recherche dans l'atelier. Il s'agissait donc, lors de ce deuxième atelier, de glaner sur internet ainsi que dans son livre autobiographique L'analphabète, des indices sur la vie d'écriture d'Agotha Kristof. Et j'attendais d'eux qu'ils cherchent, qu'ils prélèvent, fassent le tri dans la masse d'informations trouvée, pour construire peu à peu un texte à partir de ce qu'ils recueillaient, de ce qui accrochait leur attention, tout ça en moins de deux heures. Je suis repartie forcément un peu frustrée.
 

Je sais maintenant que j'ai voulu aller trop vite, que je n'ai pas pris le temps, pas voulu risquer de le perdre, que j'ai voulu trop en faire, trop en caser dans ces deux petites heures. Pourquoi ? Il y avait cette contrainte nouvelle bien sûr, de devoir intégrer dans les temps d'atelier les recherches préalables, mais ça n'explique pas tout. Une autre raison à cette précipitation : la restitution. Peut-être pas la restitution en tant que telle mais ma peur de la restitution, ma peur qu'ils ne produisent pas en temps et en heure les textes attendus, en quantité et qualité suffisantes. La peur qu'ils ne produisent pas. J'ai un peu honte. Parce que si je repense à l'atelier lui-même, à ce qu'il s'y est produit, je n'ai aucune mais vraiment aucune raison d'être frustrée.

Il y a eu cette attention de chacun portée à la lecture de longs passages de l'Analphabète, il y a eu Hassan qui prenait des notes et régulièrement : « Ah ça je vais le mettre dans mon texte ! », Kevin qui voulait montrer son texte à sa prof de français, à son retour : « J'ai jamais autant écrit », Icham qui a redressé la tête : « Je vais le lire ce livre » (et la documentaliste, très présente et aidante, qui lui répond qu'il est en commande et qu'il pourra bientôt l'emprunter au CDI), Ibrahim qui, passant une main sur Elles en chambre : « Il est beau votre livre », Thomas qui a travaillé dans son coin, très discrètement. Si je repense à la séance, j'ai le cœur léger. S'il n'y avait pas la restitution, je ne serais pas inquiète.
Je comprends maintenant, dans l'après, que j'ai voulu être efficace, rattrapée sans doute par des exigences extérieures (mais pas tant), par les attentes des « partenaires » ou plutôt par ce que je projette de leurs attentes, partenaires si nécessaires à l'aventure qu'ils rendent tout simplement possible… et pourtant cette nécessité, toujours, de les oublier quand on écrit, quand on anime un atelier tout aussi bien, pour se rendre disponible à ceux qui sont là, à ce qui est. Et le léger vertige qui va avec. Rattrapée aussi je crois par la peur de ce qui se passerait s'ils étaient un peu trop livrés à eux-mêmes, que se passerait-il s'ils n'étaient pas occupés ? Mais comment écrire sans être « livré à soi-même » ?
 

Demain je reprendrai le travail avec eux et tant pis s'il n'en sort que très peu de lignes, au final, j'assumerai.

Mais tout de même : comment rendre compte de ce qui s'est passé ? Les textes seront-ils à la mesure (plus qu'à la hauteur) de nos deux premières rencontres ? Ne seront-ils pas que le résultat plus ou moins heureux de ce travail avec eux ? Les textes ne seront-ils qu'un résultat ? Or c'est souvent le processus qui est passionnant dans ces ateliers, ce qui s'y produit plus que ce qui est produit, même s'il en sort toujours quelques textes qui remuent.

Et pourtant : la restitution est importante dans la mesure où c'est la partie émergée de l'atelier, importante pour les partenaires, l'entourage, le « public », pour les participants surtout, parce que c'est l'occasion pour eux de partager plus largement leurs écrits, les redécouvrir aussi, dans un contexte très différent, un espace beaucoup plus ouvert.
J'espère juste que leurs textes donneront à éprouver, ne serait-ce qu'un peu, les dynamiques qui ont été à l'œuvre lors de ces premiers ateliers.
 
Retrouvez tous les épisodes précédents :
 

L'opération

En 2017, nous avons fêté la 10ème édition d'Auteurs au lycée !
 
Dix auteurs sont intervenus dans dix classes de lycées de l'Occitanie pour animer tout au long de l'année scolaire des ateliers d'écriture autour d'un thème commun. Cette année, la question de l'égalité des sexes a été abordée à travers l'oeuvre de Virginia Woolf. Les lycéens ont écrit sur le thème "Une chambre à soi : à elle, à lui"
Vous pouvez retrouver les textes des élèves sur le site www.auteursaulyceeetcollege.fr.
 
Pour fêter la 10ème édition, LR livre et lecture s'est associé à l'Assemblée Générale des Radios Associatives (ARRA) d'Occitanie pour enregistrer six textes inédits d'auteurs ayant participé à l'opération.
Les auteurs ayant écrit un texte pour la radio sont Florence AubryJacques-Olivier DurandLouise DesbrussesJuliette MézencNicolas Rouillé et Laurence Schaack.
Cette série de documents sonores est diffusée par les 70 radios régionales entre le 5 juin et le 10 juillet 2017. 
 
Chaque jeudi, du 1er juin au 6 juillet, vous avez retrouvé le texte d'un des auteurs !

Partenaires

Auteurs au lycée est une opération pilotée par Languedoc-Roussillon livre et lecture, accompagnée du Centre Régional des Lettres Midi-Pyrénées.
Elle est soutenue par la Région Occitanie et le Conseil départemental de l'Aude, en partenariat avec la DRAC Occitanie, les Rectorats des Académies de Montpellier et de Toulouse, la Ville de Montpellier et la Métropole Montpellier Méditerranée dans le cadre de la Comédie du livre.
Cette année, l'opération a été réalisée en partenariat avec l'Assemblée Régionale des Radios Associatives (ARRA).
 
 
 
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