Petit feuilleton Littérature de chambre / épisode #1

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Premier épisode : texte de Jacques-Olivier Durand
L'auteur est intervenu au lycée polyvalent Philippe Lamour de Nîmes au sein d'une classe de 1ère L.
 

Janvier 2017

Chère Virginia Woolf,

Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
 
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Etre ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
 
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
A travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
 
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
 
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
 
Au cours de nos rencontres - c'est bien le mot -, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d' une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… A l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
 
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
 
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
 
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !
 

> Prochain épisode le jeudi 8 juin...

A écouter sur les ondes également...

En partenariat avec l'ARRA Occitanie.

L'épisode de Jacques-Olivier Durand :

Le reportage réalisé au lycée Philippe Lamour de Nîmes :

 

L'opération

En 2017, nous avons fêté la 10ème édition d'Auteurs au lycée !
 
Dix auteurs sont intervenus dans dix classes de lycées de l'Occitanie pour animer tout au long de l'année scolaire des ateliers d'écriture autour d'un thème commun. Cette année, la question de l'égalité des sexes a été abordée à travers l'oeuvre de Virginia Woolf. Les lycéens ont écrit sur le thème "Une chambre à soi : à elle, à lui"
Vous pouvez retrouver les textes des élèves sur le site www.auteursaulyceeetcollege.fr.
 
Pour fêter la 10ème édition, LR livre et lecture s'est associé à l'Assemblée Générale des Radios Associatives (ARRA) d'Occitanie pour enregistrer six textes inédits d'auteurs ayant participé à l'opération.
Les auteurs ayant écrit un texte pour la radio sont Florence AubryJacques-Olivier DurandLouise DesbrussesJuliette MézencNicolas Rouillé et Laurence Schaack.
Cette série de documents sonores est diffusée par les 70 radios régionales entre le 5 juin et le 10 juillet 2017. 
 
Chaque jeudi, du 1er juin au 6 juillet, retrouvez le texte d'un des auteurs !

Partenaires

Auteurs au lycée est une opération pilotée par Languedoc-Roussillon livre et lecture, accompagnée du Centre Régional des Lettres Midi-Pyrénées.
Elle est soutenue par la Région Occitanie et le Conseil départemental de l'Aude, en partenariat avec la DRAC Occitanie, les Rectorats des Académies de Montpellier et de Toulouse, la Ville de Montpellier et la Métropole Montpellier Méditerranée dans le cadre de la Comédie du livre.
Cette année, l'opération a été réalisée en partenariat avec l'Assemblée Régionale des Radios Associatives (ARRA).
 
 
 
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