La première résidence partagée s'achève à Lagrasse

Reprenant une des ambitions majeures du Banquet d’été, faire se rencontrer, dialoguer et échanger, dans un lieu, des créateurs et chercheurs de disciplines variées dans lesquelles ils se sentent parfois isolés, La Maison du Banquet a imaginé une nouvelle manière de résidences : un appel à candidatures est lancé deux fois par an autour d’un thème (La Frontière au printemps, En ruines à l’automne), et un jury sélectionne trois dossiers parmi les reçus (49 au printemps pour le premier appel, 116 pour l’automne prochain). Trois dossiers différents, mais dont le jury pense qu’ils sont susceptibles de résonner ensemble.

Le jury est composé du philosophe Paul Audi, de l’anthropologue Domenge Blanc, des éditeurs Colette Olive (Verdier) et Benoît Rivero (Actes Sud), de Cécile Jodlowski-Perra, Directrice d’Occitanie Livre et Lecture, de Jacques Comets, monteur de cinéma et responsable des études de montage à la Fémis, Nicolas Conéjéro, chef du service Culture du Conseil Départemental de l’Aude, et Jean-Michel Mariou, journaliste. Le 15 janvier, il a sélectionné les trois premiers lauréats de ces nouvelles résidences partagées.

Le thème proposé était La Frontière. Voici leur présentation et le résumé du projet sur lequel ils ont été retenus. 

Perrine Lachenal :

Post-doctorante au CNMS [Center for Near and Middle Eastearn Studies], Philipps Universität, Marburg, Allemagne.
Chercheuse associée à l’IDEMEC [Institut d’Ethnologie Méditerranéenne, Européenne et Comparative], CNRS, UMR 7307, MMSH [Maison Méditerranéenne des Sciences Humaines], Aix-en-Provence.
Chercheuse associée au CEDEJ [Centre d’Études et de Documentation Économiques, Juridiques et Sociales], CNRS, le Caire, Égypte.

Son projet : « Dans le cadre d’une recherche postdoctorale consacrée aux reconfigurations politiques qui affectent le Nord de l’Afrique suite aux révolutions de 2011, j’ai été conduite à me rendre régulièrement en Tunisie (et plus rarement au Maroc) ces dernières années. Interpellée par l’expérience de la traversée et indépendamment de mon travail de recherche, j’ai fait le choix de me rendre systématiquement dans ces pays par voie maritime. Entre 2015 et 2017, j’ai ainsi effectué six allers-retours en bateau entre Marseille et Tunis, ainsi qu’un aller-retour en bateau entre Sète et Tanger. Au cours de ces traversées, j’ai collecté divers matériaux, notamment des photos et des enregistrements sonores. J’ai également accumulé des pages et des pages de retranscriptions d’entretiens menés à bord auprès des passagères et des passagers. Mon projet est d’analyser et d’exploiter tous ces matériaux collectés en marge de mes enquêtes de terrain, en vue de la publication d’un article scientifique dans une revue internationale de sciences sociales. »

Pierre Senges :

Auteur de nombreux romans et études littéraires, Pierre Senges s’est fait remarquer à la rentrée 2015 pour Achab, séquelles (éditions Verticales, prix Wepler 2015) et, la même année, pour un essai sur Pierre Michon, Pierre Michon, fictions et enquêtes, (éditions Cécile Defaut).

Son projet est l’écriture d’un essai fictionnel, à la manière de Thomas De Quincey ou Giorgio Manganelli, dans lequel seront comparées la frontière abstraite (dessinée sur une carte ou envisagée par un jeu d’écriture), et la frontière concrète (appliquée et perçue en situation). « Quand Pouchkine franchit la rivière Arpatchaï, ignorant encore les nouvelles limites du pays, il est persuadé de sortir de Russie et d’enfreindre facilement la loi du tsar. C’est l’autre leçon provisoire de cette aventure : la frontière est bel et bien la marque du pouvoir, mais de toute évidence, elle en détermine aussi paradoxalement les limites. Le poste frontière pourra se donner des allures militaires, un au-delà de quelques mètres échappe à sa juridiction.

Si l’occasion m’en est donnée au cours de cette résidence, je compte travailler sur cette confrontation de la frontière abstraite à la frontière concrète. Toute comparaison est d’essence littéraire – par ailleurs, le rapprochement de l’idée et de la chose réelle, d’une abstraction et des faits, n’est pas seulement un souci de géographe ou d’administration, c’est aussi l’un des plus vieux problèmes de l’esthétique. Que l’écrivain se méfie de toute réalité, à la manière de Nabokov ou de Manganelli, ou s’en réfère de la façon la plus volontariste, comme le Georges Perec de la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, la question du rapport entre la fiction et le réel lui sera posée tôt ou tard – les œuvres de l’imagination étant pour chacun une façon d’y répondre. Ce travail permettrait de découvrir comment évolue l’idée de frontière depuis Nicolas Gogol jusqu’à des auteurs plus récents. »

Arnaud Sauli :

Cinéaste documentariste, Arnaud Sauli a réalisé, entre autres, Le Kaddish des orphelins (2015), magnifique film – le seul qui existe – sur l’écrivain israélien Aharon Appelfeld.

« Cette idée de frontière, un peu trop généraliste, mais si concrète, matérialise beaucoup de mon travail quelle qu’en soit la forme ou le sujet. J’ai filmé les Pyrénées en figurant les Carpates juives de 1941. J’ai filmé en un long traveling-avant une route menant au sommet d’une colline de Kigali, elle était la frontière départageant qui vivrait et qui mourrait. Aujourd’hui je filme à l’hôpital public la frontière entre la vie et mourir. Je filme le lien qui s’effrite entre le vivant et le mourant, sur la frontière qui se matérialise entre eux. L’hôpital est le lieu où cette frontière est tracée, au milieu d’un couloir séparant les chambres des malades, à gauche, de celles des mourants à droite. »

Source: www.corbieres-matin.fr

 
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