Episode 2 : My name is Pénélope Shu

My name is Pénélope Shu, débarquée à Los Angeles pour plusieurs mois ! Je suis ici pour enrichir mes points de vue en rapport avec le fil, le geste et la pratique, méditer sur la notion de lien(s), et créer une œuvre, qui se présente multiple (dessins, broderie, photos et textes) ponctuant l’écho d’une quête, en résonnance avec la vie près du Pacifique, aux Etats-Unis, maintenant, dans ce contexte politique particulier. Le déplacement est audacieux. Je navigue entre exil et home. Deux rives, les bras ouverts, je pourrais les toucher.

Ma sœur Pénélope d’Ô, vivant à Ithake, continue de tisser-détisser inlassablement le suaire de Laerte, son beau-père, pour résister aux avances des prétendants, en attendant le retour de son époux Odysseus. Le fameux retour ! Deux rives encore, exil et home.

On se contacte parfois télépathiquement. Impératrice de l’initiation, elle est très douée, et à chaque visite, je suis époustouflée de la façon qu’elle a de servir la vie. Dans le temps linéaire, nous avons quelques siècles d’écart, mais dans le temps circulaire, cela n’a aucune importance. D’ailleurs, chacun pense que Pénélope d’Homère, n’est pas un archétype. En effet ! Alors qui est-elle ? Certainement pas l’épouse de ou la belle-fille de ! Existe-t-elle au moins ?

Et si Pénélope d’Homère était ma sœur, mon amie initiatrice des secrets de l’existence, l’araignée symbolique dans une autre réalité, que je commence à percevoir ? Une créature Homérique, vibrante, éternelle ! Je disais donc, ma sœur, je devrais dire, une de mes sœurs. Les Pénélope du monde ! Nous sommes nombreuses à faire chanter le fil et l’amour, des mains qui font et défont. Des mains qui pensent et fabriquent, s’évadent et reviennent… Moi, Pénélope Shu, je suis penchée depuis quelque temps, sur la notion d’idéal que je n’idéalise plus. Parce que je ne veux pas me limiter. Je préfère observer, tandis que je me regarde vivre dans l’attente. L’attente d’une idée, l’attente d’un amour. Attendre toujours. L’attente de la fin de la semaine, l’attente. Je me demande comment fait Pénélope d’Ô pour tisser l’air en chantant avec des brins de vent tirés de ses cheveux, sans se soucier du temps, tout en brodant des tapis nuageux sur lesquels elle a pris soin de coudre deux cœurs en or, s’asseoir puis souffler dessus pour qu’ils la transportent aérienne jusqu’à lui dans la nuit ? Et si je jouais aussi ? On dirait que je glisse mon nom et mon numéro de téléphone dans un gant aux doigts d’amour. Grâce aux dromes qui survolent la terrasse du toit de la maison où je vis, je pourrais l’expédier vers un destinataire inconnu qui me conviendrait selon les lois du hasard, et qui ferait l’idéal à ma place. Le gant tomberait du ciel comme un pétale, dans son jardin, sur ses cheveux, ou dans ses mains. Tout simplement. Bonjour, quel ton nom ? Es-tu réel ? Rapporte-moi mon gant s’il te plait et prend ma main !

Mais voici que deux êtres s’approchent tout près en se promenant :

LUI : - Entends-tu le chant de notre étoile ma Pénélope ? Elle bénit les époux séparés. Tu es belle et tes cheveux caressent mon cœur penché vers toi, tant notre amour est doux et pur. Chacun de tes mots sont des perles, et me laissent admiratifs de ta finesse et de ton audace.

ELLE : - Odysseus, mon roi, notre liaison éternelle respire car les épreuves te renforcent, et tu deviens diamant.

Ainsi dialogue l’amour toujours. Pénélope d’Ô a raison de sagesse.

Je me suis allongée pour méditer sur cette conversation inopinée survenue inopinément. J’ai inspecté ma cabine du soir, et les entrelacs de mes dessins au mur qui murmurent : « Bonjour Agnès Varda ! » Jamais je n’aurais pensé en être là ! Voici que je me vois basculer dans un autre univers, avec des apparitions et des sensations nouvelles, que je m’entends parler à voix haute ! Consigner par écrit le sens de l’attente, et broder le souffle de ma réalité. Pourtant, mon fil à la main, orphelin d’une idée, s’est endormi. Faire une œuvre avec ce que j’ai instinctivement mis dans ma valise, depuis la France, c’est faire simple, certainement juste. Créer nomade. Oui. Regarder autour de moi et noter ce que dit la voix. Celle qui m’accompagne depuis toujours. C’est important dans ce voyage. Pourtant le film des questions est un long dessin de feuilles repliées qui signe pour moi. Par où commencer ?

- Attends, attends ! dit Pénélope d’Ô. Elle est revenue, seule cette fois, et me dit en souriant :

- Ne t’agite pas dear sister, fixe le centre de ton univers ! Respire en silence ! Fais la présence dans l’absence ! Tout apparait en transparence !

- Je ne fais qu’attendre chère Pénélope, et ma tête fait des nœuds parfois ! Je n’ai plus d’idéal. Ce qu’il me faut c’est du réel ! Et la réalité change tout le temps ! Que me reste-t-il ? J’aimerais bien trouver l’ouvrage pour le dire. C’est douloureux de ne pas savoir, d’attendre une idée ! Le voile est couché serré sur moi avec ses yeux fermés. Il y a le bruit de l’ordinateur dans la cabine du soir.

- Exactement ! L’idéal est ce qui est ! Pas ce que tu voudrais qu’il soit ! Ton mental te trompe ! C’est ici au milieu du regard, dans le cœur. Un temps éternel, vidé de temps ! Tu es ce que tu cherches, tu l’as déjà ! Vois-tu l’amour galoper vers toi ? Regarde ton cheval ! L’amour est amour ! Ton idée est déjà en toi, germée. Vas la cueillir ! Souviens-toi du rose que tu aimais à Venise, en Italie ! Te voici à Venice, en Californie ! Il y a un pont avec des roses, ajoute-t-elle, énigmatique.

- Rose, oui c’est la couleur ! J’y ai pensé… Elle m’assiège depuis plusieurs mois.

- Il y a encore un tissu de liens entre toutes les étoiles ! Le drapeau de la nuit ! Tu vis dans la city des étoiles ! Les étoiles au cinéma ! L’amour au cinéma avec les étoiles ! T’ai-je dit que les dieux grecs vivent dans un cinéma, le célébrissime Paradis d’Olympe ? On y donne une épopée immense dans laquelle je joue un petit rôle très grand. Tu sais cela ! Je suis la cible du héros. Sans moi, mon époux Odysseus ne serait pas un héros. Les dieux lui accordent vingt années tout au plus, avec l’aide de la Déesse Athéna. Alors, il a besoin de valider son initiation sur laquelle je veille en esprit. Homère est célèbre ! La vie fait son cinéma ! Vive Homère !

- C’est beau ta vie ! Tu connais ton destin ! Est-ce ton idéal ? Non, je ne veux pas connaître mon destin mais le découvrir ! Je suis prête maintenant, je vais ordonner et disposer les fournitures sur mon lit, et je vais les regarder jusqu’à ce que l’idée court vers moi pour m’habiller d’un impérieux désir. Elle va venir, j’en suis sûre ! Mais attendre toujours quelque chose sans attendre, c’est difficile comme exercice. Manquer sans manquer. Comment fais-tu ?

- Mes nuits et mes jours sont comme l’inspir et l’expir. Je me déplace où je veux, et vais visiter des endroits d’un autre monde avec mon bien-aimé. Puis, je reviens neuve sur mon métier au petit matin, dans mon rôle. Tu vois, je suis devant toi ce soir ! Et la nuit porte conseil, quand les étoiles brillent davantage. Il n’y a pas de manque, il y a juste la pensée du manque. De même pour l’attente.

- Oui, pendant ce temps, ici à Los Angeles, c’est La La Land ! Tout le monde veut un destin ! Serais-je peut-être aussi en pleine Odyssée ? Quelqu’un à aimer dont je suis séparée ? Et mon exil qui a revêtu sa peau de cuir et a ouvert son parapluie, car il pleut sur la ville depuis que je suis arrivée ! Exceptionnel ! Depuis si longtemps ! De l’eau ! La pluie nettoie les nuits, les yeux, les routes, les maisons, les chiens. Le grand nettoyage ! La grande lessive ! Le vent ! La plage décoiffée ! Tout sèchera au prochain soleil. Après la nouvelle lune ? Avec cette pluie bienfaitrice pour les montagnes pelées et les plantes tropicales, en tant qu’être humain j’hiberne dans ma cabine, avec du thé vert et du chocolat. Pas guilty de ne pas sortir. Je tourne en rond avec mes dessins et mes fils de coton. Pour un dimanche, c’est ok. Le nom de mon bien-aimé inconnu est à l’envers, peut-être caché derrière le nuage, ou sur la montagne, ou dans la mer. Pourrait-t-on lire encore son nom après cette pluie ? Et lui, est-il seulement là, dans cette ville ? En attendant, je bricole. En attendant. En attendant l’idée. Elle va venir, je le sais.

L'Odyssée : un exil, un voyage

Dans le cadre du partenariat avec Réseau en scène LR autour du projet européen Meeting the Odyssee en 2015, nous avions entrepris de nombreuses actions littéraires autour de cette thématique : rencontres littéraires dans le cadre de Partir en livre, thématiques des opérations scolaires Auteurs au lycée et Auteurs au collège dans l'Aude...

Emma Shulman, poète et plasticienne vivant à Sauve, a réalisé l'année dernière une performance aux Salins de Gruissan : La Vague. Depuis octobre, en partenariat avec l'Institut Français, elle est accueillie en résidence à Los Angeles pendant un an dans le but de concevoir de nouvelles création mêlant textile, broderie et poésie. Emma est bien entendu brodeuse et elle a décidé de s'exiler de sa terre languedocienne sans attendre Ulysse.

Nous lui avons commandé une série de 3 épisodes retraçant sa résidence, que nous diffuserons sur notre site.

Lire l'épisode 1 publié en décembre 2016

Voir les photos et la vidéo de la performance 2015 La Vague

 

 

 
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